Arbre gris 
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Le Pavot


Un des derniers textes de Philippe,
écrit en 2005, dans le recueil
"Adieu la vie ! Tu m'écriras ?"
aux éditions Encres vives
 (décembre 2005 - coll. Encres Blanches) 

 

 

Il faut prendre l'express de Bangkok à Chiang Mai le soir dans sa gare folle. Embarcadère des inquiétudes, froissis de mille corps. Le train est désertique et part sans prévenir. Quand vient la nuit alors, c'est la lente procession des loli-thaïs en mal de compagnie nocturne. Petits corps serrés de sarongs à fils d'or, elles errent en première, furtives comme des chattes. Leurs chevelures de jais bruissent au rythme des roues. Leur odeur d'abandon est absente de parfum, comme si elles annonçaient une terre sans espoir. Petit jour, Chiang Mai. Chiang Raï gagnée en bus jusqu'à l'embarcadère pour Fang sur le Mae Kok. La pirogue à moteur s'enfonce sous les arbres où les oiseaux moqueurs savent cacher leur rire. La jungle touffue jacasse en digérant ses proies sous le regard vide du batelier Charon. Les portes de l'Enfer sont là. Triangle d'Or cupide. Longues comme un jour sans riz voici les femmes Yao, leur boa de laine rouge autour d'un cou flexible comme génuflexion. On ignore sous leur jupe leur couteau de laiton qui fait pleurer les fleurs et les saigne à la gorge. Plus d'hommes alentour. Bien au dessus des têtes et noyée dans la brume, l'armée du Kuomintang et de Chang Kai Shek. L'opium est protégé. Une gamine impavide m'a conduit vers ma chambre où dégoise un gecko. Tout autour les pavots oscillent de leur tête comme des condamnés. Odeur âcre qui monte et qui sait agacer de sa verdeur fétide. L'ennui vous gagne et la torpeur qui sied à l'endroit vous pénètre. On voudrait s'évader car cela sent la mort. Une fille est entrée avec, sur un plateau, le rituel obligé aux visiteurs du soir. Dansera t'elle après avoir fumé le dross? Ecume de nuit glacée que cette senteur acide. Le rêve acrobatise en facéties sonores. J'entends le gros bourdon de Notre Dame, le chant d'Esmeralda en langue thaï ou lao, qui se dévêt dans l'ombre et qui fuit sous mes doigts comme l'absence d'une pipe en argent qui s'éloigne. Grise aube aux doigts d'oubli. La fleur est triste hélas si l'on ne lit qu'un livre. Brown sugar éternel pour lecteurs assidus, je suis parti sans avoir su la fin du livre des damnés. Train de nuit pour Bangkok. Les filles sont encore là pour dissiper l'angoisse. Celle ci est bien jolie avec un coquelicot accroché à l'oreille.

Un cousin du pavot!