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Petit Cahier



Lorsque plus aucune maison n'ouvrira sa porte sur l'enfant de la ville, il me restera les cimetières, les bistrots, les pavés, pour quêter un morceau d'enfance que j'enfouirai dans ma poche, avec des pierres, douces, larmes de vieil homme.

 Pensées mélancoliques et nostalgiques confiées aux pages de papier glacé de retour de sa ville natale. (Extrait)


 De retour de ma petite ville  (Juin 1983)
Je m'en suis retourné dans cette petite ville natale. Autrefois je n'y faisais pas attention... mais qu'est-ce qu'une ville ?
Un ensemble de maisons ; et c'est ce qui se passe dedans ou à propos qui importe vraiment. Puis vient ce temps, chargé de beaucoup "d'à propos" où des lignes sinueuses se mettent à rejoindre de nombreux petits points, comme ces dessins qui paraissaient dans les magazines et où il fallait faire se rejoindre tous les points numérotés. Cela formait soudain dans l'oeil un jardinier arrosant ses plantes ou bien un chauffeur conduisant sa voiture.
Me voilà, à chaque passage ici, à relier ces points du regard de mon petit itinéraire-pélerinage. Assez vite fait sans doute. J'en laisse de côté parce que trop loin. Les essentiels, je les revois chaque fois. Ils prennent des allures de lieux-sanctuaires mais un peu statufiés, momifiés et peut-être bien cocufiés, car la vie loin d'eux parait être la vraie vie, celle poursuivie chaque jour et que là, ce n'est que respect, souvenir, douceur presque.

Saint-Pierre
Alors quand passant près de la vieille cathédrale de pierre un dimanche où il pleut, j'apercois la ligne tant apprise depuis lors, des longues jambes d'une adolescente qui en dévale les escaliers humides, parlant haut, riant entourée d'une famille endimanchée, me reviennent très vite en dedans du coeur et des sens, des bribes confuses d'envie d'alors. Et je me dis - tu pourrais être son père si tu étais demeuré dans la ville, tu pourrais être l'un d'eux autour, avec une maison non loin d'ici, avoir à côté une boutique close en ce dimanche, attendant demain d'être ouverte, ou bien une étude dans la rue près de la poste au fond d'une cour, protégée d'un respectable portrait peint en vert, ou encore une charge de professeur au collège, avec des jours de congés fixes, des parties d'échecs  entre vieux amis au beau café de la place et une demeure un peu confortable où auraient vécu les tiens, avec une belle façade bien ravalée, des rideaux propres et des souvenirs paisibles à classer, égrener au grand jour devant tous les tiens.
Las, je suis inconnu dans cette cité, absent, venant voir, pour un dimanche, un père et une mère, calmement demeurés, ayant aussi roulé un peu de par le monde mais étant revenus, avec lenteur y attendre ... le Temps.
Lorsqu'il n'y seront plus, lorsque plus aucune maison n'ouvrira sa porte sur l'enfant de la ville, il me restera les cimetières, les bistrots, les pavés, pour quêter un morceau d'enfance que j'enfouirai dans ma poche, avec des pierres, douces, larmes de vieil homme.
Hier, je ne pensais pas ainsi. Hier, des choses à faire, des choses à compter m'attendaient à l'autre bout de la France. Des femmes aussi ... et quand je quittais la ville, ma petite ville, je courais, je courais, je m'ensauvais vers... Alors c'était ça la vie.
Et les jambes blanches de la fille qui riait en dégringolant les marches...le passé, simple sans doute, l'imparfait, ou alors le... passé antérieur. Tous ces temps conjugués se brouillent.
Je me suis retourné sur elle. Je me suis retourné. Et de cet endroit je me suis revu, exactement au même endroit, quand à deux ans mon père me distrayait un instant tandis que ma mère, ma mère et le parfum de son collier d'ivoire, entrait à la patisserie non loin pour acheter le gâteau et les bougies de ce petit jour de mars.
Et cela je l'avais deviné, compris. La petite image douce de la cachotterie qui doit être une surprise. Et ainsi tout au long de ma vie j'ai forcé, anticipé les surprises au dedans de mon coeur, parce que cette terrifiante lucidité logique analyste qui me fût donnée m'a empêché de jouir ... pour imaginer.
Je revois dans le même endroit, mon grand-père, un peu ivre, baguenaudant avec un comparse de boisson, me tendre un jour de foire un billet bleu de dix francs pour aller aux manèges. J'entends si je le veux sa voix un peu rauque et grise, doucement chantante quand il me parlait dans cet état.
- Tiens, mon petit-fils, vlà pour aller aux manèges - Amuse-toi ... c'est d'ton âge.
Puis il a un raclement de gorge, il crache et reprend son mégot
- Reste pas là, tu vas prendre froid.
Il ne prononcait pas le R de froid. C'était plus chaud peut-être, ou plus glacial encore. Je sens ce billet bleu dans ma main. Je voudrais l'y tenir encore.
"Amuse-toi ... c'est d'ton âge". Comme s'il voulait dire qu'il ne s'amusait plus. J'y ai pensé en cet instant.Il avait de l'argent dans ses poches et il ne s'amusait plus !
Maintenant c'est moi qui boit. En fait, nous pensons aux mêmes choses. Je sais seulement l'écrire. C'est tout.
Et puis, plus tard encore, là, un appareil photo en main, je prends l'image de mon fils que l'on venait de baptiser.
Il pleut, il pleut. Je remonte la ruelle pavée pour ne pas entrer par la grande porte mais par le transept de la rue de paradis. Toujours la même couleur, la porte. Petit bruit sec comme une âme en révolte quand elle retombe. L'odeur, ah ! l'odeur. Faite de pierre, de temps, de moisissure, d'humidité, de fraicheur, de cierge, d'encens, d'enfance aussi. La voûte, le silence, le calme, la piété.
Je sais où je vais. Mon oeil balaye à toute vitesse la grande peinture du mur à gauche, le vitrail d'en face les stalles de bois sombre, les grilles, à droite la sacristie à peine entrouverte, parfum de vieilles, d'hommes à demi châtrés avec leurs sombres envies et là-bas les anges merveilleux dont l'un semble crier une obscure révolte, douleur, tandis que l'autre, serein sûr de lui-même et de tout ...
Mais je m'arrête pour relire la phrase de juillet 1887, de Thérese Martin. Son illumination, Sa profession de certitude et d'amour. Moi l'impie, le mécréant, dévoyé ... Non rien de cela savez-vous. Mon simple coeur d'enfant droit, simple ; seulement un peu imaginatif, un rien d'exaltation.
Et je suis là. Mon enfance ? Juste à côté de moi, je n'ai qu'à tendre la main et je touche ma propre tête, bien peignée, son costume de bon gosse, franc bien honnête et passionné.

Vois-tu, petit cahier, il n'a pas dû se passer grand chose. Car lorsque je suis là, tout pourrait recommencer. Tu vois ce que je veux dire.