Alors
quand passant près de la vieille cathédrale de pierre
un dimanche où il pleut, j'apercois la ligne tant
apprise depuis lors, des longues jambes d'une
adolescente qui en dévale les escaliers humides,
parlant haut, riant entourée d'une famille
endimanchée, me reviennent très vite en dedans du
coeur et des sens, des bribes confuses d'envie
d'alors. Et je me dis - tu pourrais être son père si
tu étais demeuré dans la ville, tu pourrais être l'un
d'eux autour, avec une maison non loin d'ici, avoir à
côté une boutique close en ce dimanche, attendant
demain d'être ouverte, ou bien une étude dans la rue
près de la poste au fond d'une cour, protégée d'un
respectable portrait peint en vert, ou encore une
charge de professeur au collège, avec des jours de
congés fixes, des parties d'échecs entre vieux
amis au beau café de la place et une demeure un peu
confortable où auraient vécu les tiens, avec une belle
façade bien ravalée, des rideaux propres et des
souvenirs paisibles à classer, égrener au grand jour
devant tous les tiens.
Las, je
suis inconnu dans cette cité, absent, venant voir,
pour un dimanche, un père et une mère, calmement
demeurés, ayant aussi roulé un peu de par le monde
mais étant revenus, avec lenteur y attendre ... le
Temps.
Lorsqu'il
n'y seront plus, lorsque plus aucune maison n'ouvrira
sa porte sur l'enfant de la ville, il me restera les
cimetières, les bistrots, les pavés, pour quêter un
morceau d'enfance que j'enfouirai dans ma poche, avec
des pierres, douces, larmes de vieil homme.
Hier, je
ne pensais pas ainsi. Hier, des choses à faire, des
choses à compter m'attendaient à l'autre bout de la
France. Des femmes aussi ... et quand je quittais la
ville, ma petite ville, je courais, je courais, je
m'ensauvais vers... Alors c'était ça la vie.
Et les
jambes blanches de la fille qui riait en dégringolant
les marches...le passé, simple sans doute,
l'imparfait, ou alors le... passé antérieur. Tous ces
temps conjugués se brouillent.
Je me
suis retourné sur elle. Je me suis retourné. Et de cet
endroit je me suis revu, exactement au même endroit,
quand à deux ans mon père me distrayait un instant
tandis que ma mère, ma mère et le parfum de son
collier d'ivoire, entrait à la patisserie non loin
pour acheter le gâteau et les bougies de ce petit jour
de mars.
Et cela
je l'avais deviné, compris. La petite image douce de
la cachotterie qui doit être une surprise. Et ainsi
tout au long de ma vie j'ai forcé, anticipé les
surprises au dedans de mon coeur, parce que cette
terrifiante lucidité logique analyste qui me fût
donnée m'a empêché de jouir ... pour imaginer.
Je revois
dans le même endroit, mon grand-père, un peu ivre,
baguenaudant avec un comparse de boisson, me tendre un
jour de foire un billet bleu de dix francs pour aller
aux manèges. J'entends si je le veux sa voix un peu
rauque et grise, doucement chantante quand il me
parlait dans cet état.
- Tiens, mon petit-fils, vlà pour aller aux manèges -
Amuse-toi ... c'est d'ton âge.
Puis il a un raclement de gorge, il crache et reprend
son mégot
- Reste pas là, tu vas prendre froid.
Il ne prononcait pas le R de froid. C'était plus chaud
peut-être, ou plus glacial encore. Je sens ce billet
bleu dans ma main. Je voudrais l'y tenir encore.
"Amuse-toi
... c'est d'ton âge". Comme s'il voulait dire qu'il ne
s'amusait plus. J'y ai pensé en cet instant.Il avait
de l'argent dans ses poches et il ne s'amusait plus !
Maintenant c'est moi qui boit. En fait, nous pensons
aux mêmes choses. Je sais seulement l'écrire. C'est
tout.
Et puis,
plus tard encore, là, un appareil photo en main, je
prends l'image de mon fils que l'on venait de
baptiser.
Il pleut,
il pleut. Je remonte la ruelle pavée pour ne pas
entrer par la grande porte mais par le transept de la
rue de paradis. Toujours la même couleur, la porte.
Petit bruit sec comme une âme en révolte quand elle
retombe. L'odeur, ah ! l'odeur. Faite de pierre, de
temps, de moisissure, d'humidité, de fraicheur, de
cierge, d'encens, d'enfance aussi. La voûte, le
silence, le calme, la piété.
Je sais
où je vais. Mon oeil balaye à toute vitesse la grande
peinture du mur à gauche, le vitrail d'en face les
stalles de bois sombre, les grilles, à droite la
sacristie à peine entrouverte, parfum de vieilles,
d'hommes à demi châtrés avec leurs sombres envies et
là-bas les anges merveilleux dont l'un semble crier
une obscure révolte, douleur, tandis que l'autre,
serein sûr de lui-même et de tout ...
Mais je
m'arrête pour relire la phrase de juillet 1887, de
Thérese Martin. Son illumination, Sa profession de
certitude et d'amour. Moi l'impie, le mécréant, dévoyé
... Non rien de cela savez-vous. Mon simple coeur
d'enfant droit, simple ; seulement un peu imaginatif,
un rien d'exaltation.
Et je
suis là. Mon enfance ? Juste à côté de moi, je n'ai
qu'à tendre la main et je touche ma propre tête, bien
peignée, son costume de bon gosse, franc bien honnête
et passionné.
Vois-tu, petit cahier, il n'a pas dû se passer grand
chose. Car lorsque je suis là, tout pourrait
recommencer. Tu vois ce que je veux
dire.